Ils ne peuvent pas voter.
Ils ne peuvent pas signer une pétition.
Ils ne peuvent pas interpeller leur maire de secteur.
Ils ne peuvent même pas déposer une procuration en bonne et due forme.
Et pourtant, si les chiens marseillais donnaient symboliquement procuration à leurs humains, ils formeraient déjà l’un des blocs d’influence les plus significatifs de la ville.
Selon les chiffres I-CAD, Marseille comptait 16 634 chiens identifiés en 2018. En 2024, ils seraient 53 792. Autrement dit : leur nombre a été multiplié par plus de trois en six ans, soit une progression de +223 %.
Ce n’est plus un détail sociologique. C’est un fait urbain. Et, désormais, c’est aussi un fait politique.
Un chien, ce n’est jamais seulement un chien
Un chien, dans une ville, ce n’est pas une statistique abstraite.
C’est un foyer.
C’est un humain qui sort matin et soir.
C’est un habitant qui connaît l’état réel des trottoirs, des parcs, des squares, des poubelles, des points d’eau, de l’éclairage, de la propreté et de la cohabitation dans l’espace public.
À Marseille, les données INSEE indiquent environ 415 000 ménages en 2022. En appliquant un ordre de grandeur raisonnable du nombre d’adultes par foyer, les près de 54 000 chiens identifiés peuvent représenter jusqu’à environ 90 000 électeurs concernés par la place du chien dans la ville.
Bien sûr, les chiens vivent dans des foyers tous différents. Bien sûr, tous les humains de chiens ne votent pas de la même manière. Et bien sûr, personne ne prétend que les chiens formeraient un parti politique discipliné — même si certains Golden Retrievers ont probablement déjà un programme très clair sur l’ouverture des parcs et l’accès aux fontaines… 🙂
Mais l’ordre de grandeur est parlant : les chiens marseillais, à travers leurs humains, représentent une population quotidienne, territorialisée, attentive, et de plus en plus nombreuse.
Un bloc qui compte dans les équilibres municipaux
Aux élections municipales de 2026, le second tour à Marseille a donné 163 586 voix à Benoît Payan, 121 310 voix à Franck Allisio et 16 134 voix à Martine Vassal.
Face à ces chiffres, les 53 792 chiens identifiés à Marseille ne sont évidemment pas des électeurs. Mais les humains qui vivent avec eux, eux, le sont.
Et si l’on raisonne en foyers concernés, leur poids potentiel devient très significatif. Dans une ville où les élections se jouent aussi secteur par secteur, quartier par quartier, bureau de vote par bureau de vote, les propriétaires de chiens peuvent représenter un public capable de peser dans les équilibres locaux.
Ce n’est pas un “petit sujet”. Ce n’est pas une revendication folklorique. Ce n’est pas une affaire secondaire réservée à quelques promeneurs du dimanche.
C’est une question d’usage de la ville.
Les chiens voient la ville que les tableaux Excel ne voient pas
Les humains de chiens vivent Marseille à hauteur de laisse.
- Ils savent quels parcs sont accueillants et lesquels ne le sont pas.
- Ils savent où il manque des poubelles.
- Ils savent où les trottoirs sont impraticables.
- Ils savent où le bitume devient brûlant l’été.
- Ils savent où les conflits d’usage pourraient être évités avec un peu d’intelligence, de signalétique et d’aménagement.
Ils savent aussi que la réponse ne peut pas être seulement l’interdiction.
Car une ville qui interdit partout sans proposer d’alternative crée mécaniquement de la frustration, de l’incompréhension, des tensions entre usagers, et parfois des incivilités. À l’inverse, une ville qui aménage, explique, équipe et dialogue obtient de meilleurs comportements.
La question n’est donc pas : “faut-il choisir entre les chiens et les autres habitants ?”
La vraie question est : comment organiser une cohabitation intelligente dans une ville où les chiens sont déjà là, nombreux, visibles, aimés, et indispensables à la vie de milliers de foyers ?
Un cahier de doléances à prendre au sérieux
Le collectif Nos Chiens Notre Ville porte une demande simple : que Marseille reconnaisse enfin la place réelle du chien dans la ville.
Les revendications sont concrètes, raisonnables et directement liées à la qualité de vie :
- des espaces réellement adaptés aux chiens, pas des surfaces symboliques ;
- des caniparcs pensés pour courir, se dépenser et socialiser, avec de l’ombre, de l’eau, des sols adaptés et de l’entretien ;
- une meilleure répartition des espaces canins entre les quartiers ;
- des règles lisibles, cohérentes et applicables ;
- des équipements de propreté en nombre suffisant ;
- une concertation avec les usagers avant les décisions d’aménagement ;
- une véritable prise en compte du chien dans la conception des parcs, des jardins, des rues et des espaces publics.
Rien de révolutionnaire. Rien d’extravagant. Juste une demande de bon sens : reconnaître que les chiens font partie de la ville, et que leurs humains sont des habitants à part entière.
Demain, ce bloc pèsera encore davantage
La progression du nombre de chiens à Marseille entre 2018 et 2024 montre que cette réalité ne va pas disparaître. Elle va au contraire se renforcer.
Les élus peuvent choisir de traiter ce sujet comme une anecdote. Ils peuvent continuer à considérer les chiens uniquement comme un problème de propreté, une nuisance sonore ou une ligne secondaire dans un règlement de parc.
Ou ils peuvent comprendre qu’il s’agit d’un vrai sujet de qualité de vie.
Car parler des chiens, c’est aussi parler de végétalisation, de chaleur urbaine, de propreté, de lien social, de solitude, de sécurité, de mobilité, d’égalité entre quartiers, de partage de l’espace public.
Une ville agréable pour les chiens est souvent une ville plus agréable pour tout le monde : plus propre, plus ombragée, mieux équipée, plus attentive aux usages réels.
Alors non, les chiens marseillais ne votent pas.
Mais leurs humains, eux, votent.
Et si les chiens pouvaient leur souffler une consigne à l’oreille, elle serait peut-être celle-ci :
“Vote pour une ville où nous avons enfin notre place.”

